23/03/2007

23/03/07 - 21:42

Dis-leur de se taire, de ne pas parler contre eux.

Il est peut-être des livres qu’il ne faut pas lire tant la catharsis est douloureuse.
Ainsi donc, "Vatican 2035" de Pietro DE PAOLI, s’achève pratiquement sur l’une des seules questions que l’on pourrait s’étonner de ne pas avoir rencontrée plus tôt, dans les cinq cents premières pages !
Il s’agit d’un roman d’Eglise fiction. La conversation a lieu en 2036. Le Pape, Thomas, ou Giuseppe de son prénom de baptême, surnommé par ses amis Jacob, passe la soirée avec son cercle rapproché pour saluer le cardinal secrétaire d’Etat, un Africain, « un colosse » ou « une montagne », Paul Assoumou, au moment où ce dernier part à la retraite. La question soulevée ne concerne évidemment pas que les ecclésiastiques, ni même que les chrétiens.

Brutalement, la voix de Paul a vibré, souffrante. Giuseppe se redresse. Tout le monde regarde Assoumou. Jacob pose la question qui est la nôtre : « Il y a des esclavages qui ne sont pas brisés, Paul ? »
Un voile de tristesse a passé sur le front du colosse. Il dit : « Le pire, c’est de devoir parler contre soi-même – c’est cela le pire. »
A ces mots, je crois que tous les cinq, nous avons déjà compris ce qui va suivre. Nous qui avons connu de près tant de prêtres, de séminaristes, qui avons côtoyé au fil des ans ceux qui s’en vont, ceux qui se cachent, ceux qui se taisent, ceux que l’on chasse – ceux qui souffrent en tentant de rester fidèles, ceux qui souffrent de perdre leur fidélité, ceux qui se débattent, ceux qui abandonnent et qui s’en vont – mais tous, un jour ou l’autre, finissent pas dire que la plus grande des douleurs c’est celle-là : parler contre soi-même.
Giuseppe, lui n’a pas compris. […]
Assoumou le dit : « Je suis pédé, Jacob. » […]
Giuseppe est stupéfait, bouche grande ouverte. Assoumou poursuit.
« Nègre, ce n’était pas ma faute… Mais je suis un pédé – soit j’ai choisi ma faute, soit j’ai un vice, un vide de forme, tu comprends…
- Depuis quand ?
- Depuis toujours. Depuis les vestiaires des clubs de foot… J’ai toujours aimé, désiré les hommes, Jacob. Je l’ai toujours su, et toujours caché… »
Il sourit vaguement à tout ce qu’il a cru, espéré, autrefois – quand il croyait encore sans doute pouvoir « guérir ». Puis, quand il a su qu’il faudrait simplement taire. « Cacher cela, ce n’est pas difficile quand on a un physique comme le mien… Personne ne s’en doute, personne ne soupçonne rien. Et puis, dès lors que je m’engageais à vivre chastement, à vivre fidèlement la promesse de célibat, les choses étaient plus simples…
- Et Alors ?
- Tu veux savoir si j’ai été fidèle, Jacob ? Tu me demandes cela ?
- Non… Je te demande… Je ne comprends pas… Si tu as choisi de vivre chastement, de vivre fidèlement ce célibat auquel nous nous sommes engagés, ça a pu être éventuellement difficile mais… Qu’est-ce que ça change, d’être homosexuel ? Pourquoi c’est plus dur, pour un prêtre, d’être pédé ? »
Assoumou le fixe, presque incrédule – comme s’il lui fallait faire un effort pour comprendre qu’il ne comprend pas.
Options convertir les caractères spéciaux en HTML et les adresses en liens  article « Pourquoi c’est plus dur ? » Il répète la question. « Pourquoi ? C’est vrai, après tout… Nous prêchons l’abstinence pour les prêtres célibataires comme pour les homos ? alors, être l’un et l’autre, ça ne devrait pas ajouter une grande difficulté ; cela devrait même nous donner deux raisons d’abstinence… Sans doute… […]
« Tu sais comme moi que la sexualité n’est pas que la pratique sexuelle… Tu sais comme moi que la sexualité est tout notre être, comme la culture est tout notre être, comme notre sang, notre histoire, notre peau, notre foi sont tout notre être… Eh bien moi, je suis pédé. De tout mon être. Même si je ne couche pas. Cela colore mon être, mes sentiments, ma façon de voir mes amis, de voir la vie, de sentir, de toucher, d’être toucher, de rêver… de bander. Et tout ce que je peux dire, à propos de ma sexualité, c’est qu’elle est un désordre intrinsèque. Que je suis intrinsèquement désordonné . Peut-être héroïque, mais bordélique, intrinsèquement. » Il rit, un bref rire méchant.
« Nous n’avons pas dit cela depuis très longtemps , Paul. Je ne t’ai pas demandé de le dire…
- Tu ne m’as pas demandé de me taire, non plus. Et ma charge, ma charge est d’annoncer la parole et la Tradition, à temps et à contretemps. D’annoncer ce que proclame l’Eglise, ma Mère, avec fidélité, avec force, avec feu. »
Il secoue la tête, son timbre est un étrange filet très bas, très grave, comme si sa voix puissante s’était concentrée, distillée : « Tu ne m’as pas demandé de ne pas parler contre moi-même. Tu ne savais pas, mais tu ne m’as pas demandé de me taire…
- Que faut-il que nous disions, alors ?
- je ne sais pas… Je ne sais pas si mon homosexualité est un désordre, un désordre intrinsèque, un désordre naturel, un désordre qui irait contre l’image de Dieu en moi ou pas. Je ne sais pas. […] Et vous, vous savez ? » Son ton est cinglant, agressif. « Vous savez ce qu’il faut que nous disions ? » […] « Cela m’intéresse de savoir ce que l’Eglise à a dire sur ma sexualité… Sur l’image de Dieu que je suis, aujourd’hui, moi qui suis un pédé ; ce que je rayonne de Dieu pour mes frères, pour moi-même…. Ou ce que j’obscurcis. […]
- [Ton prédécesseur] savait pour moi. Mais il savait surtout pour tous les autres, tous ceux qu’il avait vus à la Catho et dans les séminaires, pour les prêtres qu’il avait rencontrés et qui cachaient cela comme une honte, à tous, et même parfois à eux-mêmes… Et toi, si tu l’ignores vraiment comme tu le sembles, tu es un pape innocent… Ce dont je te parle, ce n’est pas un marigot, Jacob ; je te parle d’un océan de malheur. »
Il se lève, redevient la montagne qui marche, la montagne qui parle. « Il savait. Et mon supérieur de séminaire savait. Et mes directeurs spirituels savaient… Je n’ai pas menti, Jacob, j’ai parlé, je leur ai dit à tous. Et toujours cette réponse – "Sois chaste, Paul", mais on ne me répondait pas sur le fond – qu’est-ce que j’étais, qui étais-je, même si je ne baisais pas ? On était plusieurs, nombreux même, au séminaire à Yaoundé, au séminaire de Rome, à la Catho de Paris. Et tant d’autres. Et puis les plus brisés, différents, ceux [des mouvements intégristes ou intransigeants], ceux qui avaient espéré que la chasteté dans la mortification et le sacerdoce serait l’unique voie de salut. Des mecs qui sont devenus prêtres pour se sauver – parce que leurs cœurs et leurs âmes étaient massacrés, qu’ils étaient des jeunes gens terrifiés par leur corps, leur pulsion. » Assoumou regarde vers le lointain, la nuit… « Des pauvres petits gamins terrifiés. Moi, au moins, je savais pourquoi j’étais prêtre ; pas contre moi-même, pas pour avoir une cuirasse ou une sorte de ceinture de chasteté, mais vraiment pour le Christ, pour sa parole qui libère ; et de cela, je me sentais chanceux, de pouvoir m’appuyer là-dessus – sur le Christ. »
Paul s’est rassis. Il regarde Jacob.
« Je me suis tu. J’ai tenu. J’ai été pendant vingt ans le roc dont nous avions besoin Thomas. » C’est la première fois que je l’entends appeler Giuseppe par son nom de pape. « Mais maintenant, je peux t’adjurer, pour d’autres que moi. Je t’en supplie : dis-leur de ne pas parler contre eux-mêmes. Dis-leur de ne rien dire, dis-leur que le silence et l’ignorance sont parfois la seule façon dont nous pouvons regarder la création de Dieu, dont nous pouvons regarder nos frères… » […] « Tout cela est en vrac, je n’y ai pas pensé… » Jacob secoue la tête. Paul se rassoit, reprend.
« Thomas, permets-leur de dire : "Je ne sais pas ce que la sexualité de mon frère, ou ce que ma sexualité, nous dit de Dieu. Dis-leur de toujours tenir que nous sommes uns, que ce que nous faisons engage notre parole, notre foi, notre corps et notre âme. Que nous sommes des tabernacles, des temples saints. Et que c’est Dieu qui nous a faits ainsi… Tous… Tous… Même les pédés. […]
« Puis, dis-leur qu’il ne peuvent pas parler contre eux. Qu’ils peuvent s’avouer ignorants, que notre Mère peut s’avouer incapable de nous dire ce que nous sommes – mais que Dieu voit.
« Tout le reste je m’en fous, Thomas. Quand tu auras dit cela, quand tu auras libéré les cœurs, je ne sais pas si nous trouverons un jour les mots pour éclairer les esprits, ou si nous échouerons, ou si ces mots n’existent que dans la bouche de Dieu. Mais libère ceux qui viennent, Thomas ; ôte-leur ce fardeau trop lourd que j’ai dû porter. »
Il se tait.
Nous regardons Jacob. Nous regardons Thomas Ier.
Il est livide.
Il dit : « Maintenant, je sais. » Il dit : « Tout ce que vous délierez sur la Terre sera délié dans les cieux. »

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